Quand  on décide d’atteindre des contrées aussi éloignées, on ne s’attend pas à voir un ciel bleu azur tous les jours, d’autant que toute la nuit, on a entendu le vent souffler à travers la fenêtre mal isolée de notre chambre.

J’entrouvre le rideau du salon pour voir… purée de pois. Je check la météo qui annonce un peu comme hier que le brouillard se dissipera vers 10h. Bien sûr, on serait super content de voir un ciel bleu magnifique comme on l’a eu une partie de la journée hier, on ne va pas le nier. Mais en même temps on aurait un peu un sentiment d’imposture. Un peu comme le jour de son mariage (bon on n’est pas marié vous me direz, alors qu’est ce que j’en sais ?). On profite de la journée, la mariée est pimpante et souriante, mais bon ça ne va durer qu’une journée. Après, tu en prends pour 20 ans, enfin pour les plus courageux qui ne craquent pas avant.

La route vers Hamningberg est l’une des routes scéniques et des plus septentrionale au monde. On est à plus de 70 degrés nord de latitude. SI on pouvait passer à travers la purée de pois ce serait pas mal. Comme on n’a rien d’autre de programmé pour la journée et qu’on parle -hors arrêts de 2h aller-retour pour faire les 41 km de route en cul de sac qui nous mène jusqu’au village abandonné de Hamningberg, nous n’avons aucune urgence. Il faut juste trouver la bonne fenêtre pour partir et espérer accrocher des éclaircies sur la route.

Je laisse donc la petite famille dormir et fais ma demi-journée blog / travail en attendant. Vers 9h30, petit câlin de Noah, 9h40 Virginie se lève. 10h le brouillard est toujours là et la météo annonce maintenant 12h pour une éventuelle éclaircie qui entre nous devient de plus en plus improbable sans avoir besoin d’avoir fait de grandes études météorologiques.

Une partie de rami intercalée par des pages de devoir de vacances et un petit déjeuner s’installe. 11-8 pour Virginie au moment où, à 11h, rien ayant évolué côté temps, on décide qu’il est l’heure d’y aller et de faire donc la route « à la Norvégienne ». Noah, malgré les conditions est enthousiaste comme d ’habitude ce qui rend les voyages faciles avec lui.

Un peu comme pendant ma recherche de fresques de street art hier, j’ai du mal à voir les points précis d’intérêt sur la route. Aussi, à part une petite chapelle à l’écart de la route je décide que ce sont nos yeux qui nous dirons quand nous arrêter.

La chapelle Smelror est à moins de 5 km de chez nous, et en effet on bifurque rapidement sur un chemin de traverse. Dans un demi-brouillard, Google nous dépose au milieu de rien. On peine à percevoir un tout petit édifice un peu plus loin accessible via un chemin plus ou moins bien entretenu mais qui a l’air de finir en cul de sac devant une clôture. « Je vois le Christ » s’écrie Virginie (vous avez la référence des bronzés font du ski ? ). Et en effet, une croix se dessine en haut de l’édifice.

On décide devant le vent glacial d’avancer autant que possible en voiture dans le chemin avant de finir à pied. Et en effet, après avoir ouvert par effraction – mais sans grand risque vu l’aspect désertique du lieu – une clôture, on peut admirer une petite chapelle en pierre parfaitement restaurée toute mimi.

De retour sur la route scénique, Noah me demande quel est le prochain arrêt. A part Persfjord à 15 km de là qui semble être un point de vue, je lui répond qu’on s’arrêtera quand on veut.

Persfjord en bord de plage sur le fjord mérite à peine le terme de hameau. Mais on sent que Noah a besoin de se dégourdir les jambes, alors on va sur la plage. Même bien couverts avec 2 couches et le coupe-vent il faut objectivement loin d’être doudouille. La faut à ce vent glacial qui vient du large.  Noah fait le husky pendant quelques minutes sans but jusqu’à ce que me vienne l’idée en le voyant courir et se jeter par terre dans le sable d’organiser les jeux olympiques de saut en longueur. On enlève quelques cailloux, au cas où, vu le style peu académique de Noah quand il atterrit. On trace une premiere ligne pour prendre son élan, une seconde pour matérialiser la planche de saut, et c’est parti !

On se marre bien surtout quand il me demande ensuite de participer. Autant lui il a l’air de voler, autant j’ai l’impression d’être un pachyderme en détresse. Pour noter la meilleure performance je prends une petite plume et lui en donne une grande.

Au final, victoire du pachyderme d’une vingtaine de centimètres avec un style pour le moins discutable. Noah super bon perdant me lance quand même le défi de faire la revanche à la prochaine plage. Défi relevé.

A partir de Persfjorden, le paysage change radicalement. La route se fraye un chemin à travers une vaste étendue de couches rocheuses qui ont été redressées, plissées, puis érodées.

A l’origine, les roches sédimentaires  de grès, schistes et siltites se sont déposées horizontalement par couches successives au fond de l’océan. A la fin du Précambrien, la croute terrestre a subi plusieurs épisodes de déformation tectonique qui ont comprimé ces roches et les ont « redressées ». Les couches n’ayant pas la même résistance, l’érosion a été plus forte sur les couches les plus tendres laissant exposées les couches dures de grès, faisant ainsi apparaitre des longues crêtes rocheuses perpendiculaires au sol et parallèles les unes aux autres.

Du reste on voit très bien dans quel sens les roches ont été plissées car elles sont le plus souvent inclinées à 70 – 80 degrés comme un océan qui aurait été figé là pour l’éternité. Pour parfaire le tableau, quelques coulées magmatiques ruisselèrent ensuite entres ces « vagues » apportant une couleur noir orangée à certains endroits.

Le plus surprenant peut-être, c’est que dans cet endroit de bout du monde, en pleine roche inhospitalière, fleuri finalement un nombre non nul de maisons plutôt cossues qui semblent même pour certaines habitées en ce moment.Ca devient presque plus vivant que le centre de Vardo !

C’est paradoxalement pas si facile de pouvoir s’arrêter sur cette route, car elle est creusée littéralement dans cette roche et n’offre que le passage d’une voiture et demie, nous obligeant à se déporter à moitié sur le bas côté chaque fois que l’on crois un véhicule.

C’est ainsi que dans ce cadre assez spectaculaire, à la faveur d’un virage au fond d’une crique qui laisse quelques mètres carrés d’herbes pour stationner sur le bas côté, on prend  une soudaine éclaircie pile à cet endroit comme un signe pour s’arrêter pique-niquer. D’ailleurs à peine ouvre-t-on la porte de la voiture qu’un rond du soleil visible à travers la brume cherche pour la première fois à percer la couche nuageuse. Pas de doute, on prend cela comme une invitation à jeter notre dévolu sur cet endroit.

Ici, les crêtes verticales offrent la promesse de trouver entres elle quelque part un abri pour le vent qui est le principal sujet en fait. Et c’est pas si simple car les crêtes ont perpendiculaires à la mer et le vent vient du large. Après avoir déambuler dans ce dédale quelques minutes à la recherche du « Perfect Spot » , Noah décide d’escalader quelques mètres de roche abruptes qu’on aurait objectivement jamais fait, et nous trouve une zone de mousse verte assez protégée du vent. Zone qu’on décalera d’une dizaine de mètres au final car un oiseau à visiblement choisi d’y mourir ce qui n’est pas très ragoutant.

Pendant qu’on déballe notre pique-nique, les rares véhicules passant sur la route à 200 mètres de là, ne cesseront de s’arrêter pour prendre des photos, mais pour être plus précis comme s’ils nous prenaient nous spécifiquement en photo ce qui vaudra à Noah à chaque fois de faire un petit signe de la main et à Virginie de se demander si en fait il n’y a pas au loin juste derrière nous une baleine qui fait des sauts tellement les appareils photos semblent braqués dans notre direction.  

Côté gustatif rien ne change. Même pour les chips Noah ne mange que les siennes au fromage et pas celles nature pas de salami non plus alors qu’il a pris une pizza peppéroni la veille. De notre côté ce qu’on avait pris pour une sorte de viande des grisons de rennes s’avère être après traduction une viande de mouton objectivement immangeable (une espèce d’odeur de poisson s’en dégageant).

Après ce bon moment hors du temps on reprend la route vers Hamninberg. On s’enfonce un peu plus dans les hauteurs au milieu des formations rocheuses avant de redescendre vers le village où l’on est invité à se garer un peu plus loin et le visiter à pied.

La brume s’est installée surtout au large et si le soleil ne sortira décidément jamais, mêle si on ne le sent pas loin. Comme on dit en anglais, ce village a des « good vibes ». S’il est officiellement abandonné au sens où plus aucun habitant n’y réside à l’année et que de octobre à mars la route de Hamninberg est inaccessible, le reste du temps, les descendants des villageois que le gouvernement a incité à venir s’installer à Vardo y ont conservé les maisons comme des maisons de vacances. Sans parler de foule, on traverse ainsi un village qui est presque plus vivant que Vardo. On se marre avec leurs pierres peintes en forme de trolls, les façades sont super jolies.

Même Noah qui depuis notre arrivée ne pensait qu’à la plage, certes d’un bleu turquoise malgré le ciel bas, prend du plaisir à se balader là au point de presqu’en oublier le concours de saut en longueur. On va y rester pas loin d’une heure au final, surtout que notre concours, on finira bien sûr par aller le faire tous les deux tandis que Virginie s’attarde dans le village.

Au dernier saut je suis encore légèrement devant. Alors que je filme Noah au ralenti sous la musique de Vangelis, celui-ci nous fait un saut stratosphérique sans le moindre style il faut le reconnaître et me bat de quelques centimètres. Bon, il a un peu mordu la planche mais il a l’organisateur du comité olympique dans la poche qui valide le saut. Surement un cousin de Infantino, cet escroc de la FIFA.

Monsieur plus voudra bien sûr à partir de là faire une dizaine de sauts filmés supplémentaires, mais c’est vraiment le saut qui lui aura donné le titre qui mérite de rester à la postérité.

Retour tranquille vers notre petite cabine vers 17h après une vraie journée norvégienne.